Pensée complexe (le besoin d’une)

Reproduction d’un article d’Edgar Morin
Source http://oeuf.epfl.ch/regards/pensee-c…e-besoin-d-une
Distribué sous Licence GNU GPL.
Dernière mise à jour sur le site source  26/08/2005

Alors que la culture générale comportait la possibilité de chercher la mise en contexte de toute information ou de toute idée, la culture scientifique et technique, de par son caractère disciplinaire spécialisé, disjoint et compartimente les savoirs, rendant de plus en plus difficile leur mise en contexte.

De plus, jusqu’à la moitié du 20ème siècle, la plupart des sciences avaient pour mode de connaissance la réduction (de la connaissance d’un tout à la connaissance des parties qui le composent), pour concept maître le déterminisme, c’est-à-dire l’occultation de l’aléa, du nouveau, de l’invention, et l’application de la logique mécanique de la machine artificielle aux problèmes vivants, humains, sociaux.

La spécialisation abs-trait, c’est-à-dire extrait un objet de son contexte et de son ensemble, en rejette les liens et les intercommunications avec son milieu, l’insère dans un compartiment qui est celui de la discipline dont les frontières brisent arbitrairement la systémicité (la relation d’une partie au tout) et la multidimensionnalité des phénomènes ; elle conduit à l’abstraction mathématique qui opère d’elle-même une scission avec le concret en privilégiant tout ce qui est calculable et formalisable.

Ainsi l’économie, qui est la science sociale mathématiquement la plus avancée, est la science socialement et humainement la plus arriérée, car elle s’est abstraite des conditions sociales, historiques, politiques, psychologiques, écologiques inséparables des activités économiques.
C’est pourquoi ses experts sont de plus en plus incapables de prévoir et de prédire le cours économique même à court terme.

La connaissance doit certes utiliser l’abstraction, mais en cherchant à se construire par référence au contexte. La compréhension de données particulières nécessite l’activation de l’intelligence générale, et la mobilisation des connaissances d’ensemble.

Marcel Mauss disait : il faut recomposer le tout. Ajoutons : il faut mobiliser le tout. Certes, il est impossible de connaître tout du monde, ni de saisir ses multiformes transformations. Mais, si aléatoire et difficile soit-elle, la connaissance des problèmes clés du monde doit être tentée sous peine d’imbécillité cognitive. Et cela d’autant plus que le contexte aujourd’hui, de toute connaissance, politique, économique, anthropologique, écologique, etc…. est le monde lui-même.

C’est le problème universel pour tout citoyen : comment acquérir la possibilité d’articuler et organiser les informations sur le monde. Mais pour les articuler et les organiser, il faut une réforme de pensée.

La fausse rationalité, c’est-à-dire la rationalisation abstraite et unidimensionnelle triomphe sur terre. Les plus monumentaux chefs-d’œuvre de cette rationalité techno-bureaucratique ont été réalisés en URSS : on y a par exemple détourné le cours des fleuves pour irriguer même aux heures les plus chaudes des hectares sans arbres de culture de coton, d’où salinisation du sol par remontée du sel de la terre, volatilisation des eaux souterraines, assèchement de la mer d’Aral.

Malheureusement, après l’effondrement de l’Empire, les nouveaux dirigeants ont fait appel à des experts libéraux de l’Ouest qui, ignorant délibérément qu’une économie concurrentielle de marché a besoin d’institutions, de lois et de règles, n’ont pas élaboré l’indispensable stratégie complexe qui, comme l’avait indiqué Maurice Allais – pourtant économiste libéral – impliquait de planifier la déplanification et de programmer la déprogrammation. De tout cela, il résulte des catastrophes humaines dont les victimes et les conséquences ne sont pas assurées ni comptabilisées comme le sont les victimes des catastrophes naturelles.

L’intelligence parcellaire, compartimentée, mécaniste, disjonctive, réductionniste, brise le complexe du monde en fragments disjoints, fractionne les problèmes, sépare ce qui est relié, unidimensionnalise le multidimensionnel. C’est une intelligence à la fois myope, presbyte, daltonienne, borgne; elle finit le plus souvent par être aveugle. Elle détruit dans l’oeuf toutes les possibilités de compréhension et de réflexion, éliminant aussi toutes chances d’un jugement correctif ou d’une vue à long terme.

Ainsi, plus les problèmes deviennent multidimensionnels, plus il y a incapacité à penser leur multidimensionnalité ; plus progresse la crise, plus progresse l’incapacité à penser la crise ; plus les problèmes deviennent planétaires, plus ils deviennent impensés.

Incapable d’envisager le contexte et le complexe planétaire, l’intelligence aveugle rend inconscient et irresponsable.

Dès lors on se rend compte qu’un problème clé est celui de complémenter la pensée qui sépare par une pensée qui relie. Complexus signifie originairement ce qui est tissé ensemble. La pensée complexe est une pensée qui cherche à la fois à distinguer (mais non disjoindre) et à relier.

En même temps se pose un autre problème clé : traiter l’incertitude. Pourquoi ? Parce que partout dans les sciences le dogme d’un déterminisme universel s’est effondré, et qu’en même temps la logique, clé de voûte de la certitude du raisonnement, a révélé des incertitudes dans l’induction, des indécidabilités dans la déduction, et des limites dans le principe du tiers inclus. Ainsi le propos de la pensée complexe est-il à la fois de relier (contextualiser et globaliser) et de relever le défi de l’incertitude.

Comment?

Nous pouvons avancer sept principes-guides pour penser la complexité: ces principes sont complémentaires et interdépendants.

  1. Le principe systémique ou organisationnel qui lie la connaissance de parties à la connaissance du tout selon la navette indiquée par Pascal: « je tiens pour impossible de connaître le tout sans connaître les parties et de connaître les parties sans connaître le tout ». L’idée systémique, qui s’oppose à l’idée réductionniste, est que « le tout est plus que la somme des parties ». De l’atome à l’étoile, de la bactérie à l’homme et à la société, l’organisation d’un tout produit des qualités ou propriétés nouvelles par rapport aux parties considérées isolément: les émergences. Ainsi l’organisation de l’être vivant produit des qualités inconnues au niveau de ses constituants physico-chimiques. Ajoutons que le tout est également moins que la somme des parties, dont des qualités sont inhibées par l’organisation de l’ensemble.
  2. Le principe « hologrammatique » (inspiré de l’hologramme dont chaque point contient la quasi-totalité de l’information de l’objet qu’il représente) met en évidence cet apparent paradoxe des systèmes complexes où non seulement la partie est dans le tout, mais où le tout est inscrit dans la partie. Ainsi, chaque cellule est une partie d’un tout – l’organisme global – mais le tout est lui-même dans la partie: la totalité du patrimoine génétique est présent dans chaque cellule individuelle; la société est présente dans chaque individu en tant que tout à travers son langage, sa culture, ses normes.
  3. Le principe de la boucle rétroactive, introduite par Norbert Wiener, permet la connaissance des processus autorégulateurs. Il rompt avec le principe de causalité linéaire: la cause agit sur l’effet, et l’effet sur la cause, comme dans un système de chauffage où le thermostat règle la marche de la chaudière. Ce mécanisme de régulation permet l’autonomie d’un système, ici l’autonomie thermique d’un appartement par rapport au froid extérieur. De façon plus complexe « l’homéostasie » d’un organisme vivant est un ensemble de processus régulateurs fondés sur de multiples rétroactions. La boucle de rétroaction (ou feed-back) permet sous sa forme négative, de réduire la déviance et ainsi stabiliser un système. Sous sa forme positive le feed-back est un mécanisme amplificateur, par exemple dans la situation de la montée aux extrêmes d’un conflit: la violence d’un protagoniste entraîne une réaction violente qui, à son tour, entraîne une réaction encore plus violente. Inflationnistes ou stabilisatrices, les rétroactions sont légions dans les phénomènes économiques sociaux, politiques ou psychologiques.
  4. Le principe de la boucle récursive dépasse la notion de régulation pour celle d’auto-production et auto-organisation. C’est une boucle génératrice dans laquelle les produits et les effets sont eux-mêmes producteurs et causateurs de ce qui les produit. Ainsi, nous, individus, sommes les produits d’un système de reproduction issu du fond des âges, mais ce système ne peut se reproduire que si nous-mêmes nous en devenons les producteurs en nous accouplant. Les individus humains produisent la société dans et par leurs interactions mais la société, en tant que tout émergeant, produit l’humanité de ces individus en leur apportant le langage et la culture.
  5. Le principe d’auto-éco-organisation (autonomie/dépendance) : les êtres vivants sont des être auto-organisateurs qui sans cesse s’auto-produisent et par là même dépensent de l’énergie pour sauvegarder leur autonomie. Comme ils ont besoin de puiser de l’énergie, de l’information et de l’organisation dans leur environnement, leur autonomie est inséparable de cette dépendance, et il faut donc les concevoir comme êtres auto-éco-organisateurs. Le principe d’auto-éco-organisation vaut évidemment de façon spécifique pour les humains qui développent leur autonomie en dépendant de leur culture, et pour les sociétés qui dépendent de leur environnement géo-écologique. Un aspect clé de l’auto-éco-organisation vivante est que celle-ci se régénère en permanence à partir de la mort de ses cellules selon la formule d’Héraclite « vivre de mort, mourir de vie » et que les deux idées antagonistes de mort et de vie y sont complémentaires tout en demeurant antagonistes.
  6. Le principe dialogique vient justement d’être illustré par la formule héraclitéenne. Il unit deux principes ou notions devant s’exclure l’une l’autre, mais qui sont indissociables en une même réalité. Ainsi on doit concevoir une dialogique ordre/désordre/organisation dès la naissance de l’univers: à partir d’une agitation calorifique (désordre) où dans certaines conditions (rencontres au hasard) des principes d’ordre vont permettre la constitution des noyaux, des atomes, des galaxies et des étoiles. On retrouve encore cette dialogique lors de l’émergence de la vie par rencontres entre macromolécules au sein d’une sorte de boucle auto-productrice qui finira par devenir auto-organisation vivante. Sous des formes les plus diverses, la dialogique entre l’ordre, le désordre et l’organisation) via d’innombrables inter-rétroactions, est constamment en action dans les mondes physique, biologique et humain. La dialogique permet d’assumer rationnellement l’association de notions contradictoires pour concevoir un même phénomène complexe. Niels Bohr a par exemple reconnu la nécessité de reconnaître les particules physiques à la fois comme corpuscules et comme ondes. Nous-mêmes sommes des êtres séparés et autonomes tout en faisant partie de deux continuités inséparables, l’espèce et la société. Quand on considère l’espèce ou la société, l’individu disparaît, quand on considère l’individu, l’espèce et la société disparaissent. La pensée complexe assume dialogiquement les deux termes qui tendent à s’exclure l’un l’autre.
  7. Le principe de la réintroduction du connaissant dans toute connaissance; ce principe opère la restauration du sujet, et désocculte la problématique cognitive centrale: de la perception à la théorie scientifique, toute connaissance est une reconstruction/traduction par un esprit/cerveau dans une culture et un temps donnés.

Tels sont quelques-uns des principes qui guident les cheminements cognitifs de la pensée complexe. Ce n’est nullement une pensée qui chasse la certitude pour l’incertitude, qui chasse la séparation pour l’inséparabilité, qui chasse la logique pour s’autoriser toutes les transgressions.

La démarche consiste au contraire à faire un aller et retour incessant entre certitudes et incertitudes, entre l’élémentaire et la global, entre le séparable et l’inséparable.

De même elle utilise la logique classique et les principes d’identité, de non-contradiction, de déduction, d’induction, mais connaît leurs limites, et sait que, dans certains cas, il faut les transgresser.

Il ne s’agit donc pas d’abandonner les principes d’ordre, de séparabilité et de logique mais de les intégrer dans une conception plus riche.

Il ne s’agit pas d’opposer un holisme global en creux au réductionnisme mutilant ; il s’agit de rattacher les parties à la totalité.

Il s’agit d’articuler les principes d’ordre et de désordre, de séparation et de jonction, d’autonomie et de dépendance, qui sont en dialogique
(complémentaires, concurrents et antagonistes) au sein de l’univers.

En somme la pensée complexe n’est pas le contraire de la pensée simplifiante, elle intègre celle-ci ; comme dirait Hegel elle opère l’union de la simplicité et de la complexité, et même, dans le méta-système qu’elle constitue, elle fait apparaître sa propre simplicité.

Le paradigme de complexité peut être énoncé non moins simplement que celui de simplification : ce dernier impose de disjoindre et de réduire; le paradigme de complexité enjoint de relier tout en distinguant.

On trouve en fait dans l’histoire de la philosophie occidentale et orientale de nombreux éléments et prémisses d’une pensée de la complexité. Dès l’antiquité, la pensée chinoise se fonde sur la relation dialogique (complémentaire et antagoniste) entre le yin et le yang et selon Lao Tseu l’union des contraires caractérise la réalité. Au 17 ème siècle, Fang Yizhi formule un véritable principe de complexité.

En Occident, Héraclite a posé la nécessité d’associer ensemble des termes contradictoires. A l’âge classique, Pascal est le penseur clé de la complexité. Plus tard, E. Kant a mis en évidence les limites et « apories » de la raison. Leibniz formule le principe de l’unité complexe de l’unité du multiple. Spinoza apporte l’idée de auto-production du monde par lui-même. Chez Hegel, cette auto-constitution devient le roman épique dans lequel l’esprit émerge de la nature pour arriver à son accomplissement, et sa dialectique, prolongée par celle de Marx, annonce la dialogique. Nietzsche a annoncé la crise des fondements de la certitude. Dans le métamarxisme, on trouve avec Adorno, Horkheimer, et le Lukacs tardif non seulement de nombreux éléments d’une critique de la raison classique, mais bien des aliments d’une conception de la complexité.

Au 19ème siècle, alors que le science ignorait l’individuel, le singulier, le concret, l’historique, la littérature et singulièrement le roman ont révélé la complexité humaine, de Balzac à Dostoievski et Proust. A l’époque contemporaine, la pensée complexe s’élabore dans des interstices entre les disciplines, à partir de penseurs mathématiciens (Wiener, von Neumann, von Foerster), thermodynamiciens (Prigogine), biophysiciens (Atlan), philosophes (Castoriadis).

Les deux révolutions scientifiques du siècle ne peuvent que la stimuler.

La première révolution a introduit l’incertitude avec la thermodynamique, la physique quantique, et la cosmophysique, et a déclenché les réflexions épistémologiques de Popper, Kuhn, Holton, Lakatos, Feyerabend, qui ont montré que la science n’était pas la certitude mais l’hypothèse, qu’une théorie prouvée ne l’était pas définitivement et demeurait « falsifiable », qu’il y avait du non-scientifique (postulats, paradigmes, themata) au sein de la scientificité même.

La seconde révolution scientifique, plus récente, encore inachevée, est la révolution systémique qui introduit l’organisation dans les sciences de la terre et la science écologique; elle se prolongera sans doute en révolution de l’auto-éco-organisation en biologie et en sociologie.

La pensée complexe est donc essentiellement la pensée qui traite avec l’incertitude et qui est capable de concevoir l’organisation. C’est la pensée apte à relier, contextualiser, globaliser, mais en même temps à reconnaître le singulier, l’individuel, le concret. La pensée complexe ne se réduit ni à la science, ni à la philosophie, mais permet leur communication en opérant la navette de l’une à l’autre. La mode complexe de penser n’a pas seulement son utilité dans les problèmes organisationnels, sociaux et politiques. La pensée qui affronte l’incertitude peut éclairer les stratégies dans notre monde incertain. La pensée qui relie peut éclairer une éthique de la reliance ou solidarité. La pensée de la complexité a également ses prolongements existentiels en postulant la compréhension entre humains.

Références bibliographiques :

  • Introduction à la pensée complexe, ESF
  • La Méthode 1 (La nature de la nature), 2 (La vie de la vie), 3 (La connaissance de la connaissance); 4 (Les idées). Points-Le Seuil.
Cette entrée a été publiée dans Beta. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>